La Glazigouden

Glazigouden 2011

My first Glazigouden Race

Ce qui est magique dans cette régate-saucisson, c’est que les bateaux connaissent le parcours, immuable depuis sa création: Bénodet-Lesconil; Lesconil-Léchiagat; Léchiagat-Bénodet en passant parfois saluer les Moutons et la Voleuse, weather permitting.

Ainsi, aucun besoin de règle Cras, et encore moins de GPS, pour arrondir les marques de parcours : Basse Boulanger,  Karek-Creiz , Ar Guisty  (dite encore Les Putains), Basse Spineg, Men-Du, puis Capellan.

Parfaitement à l’aise dans leur jardin, les canots savent ici naviguer sans l’aide d’aucun matelot ! Ce qui laisse du temps aux équipages pour préparer le prochain apéritif, qui suit le précédent dans son sillage car, pendant ces deux jours de régates acharnées, tout n’est ici que prétexte à convivialité et à chaleureuses libations. Un changement d’amure ou d’amour, un coquetier dans un spi, un bord-breton à la bouée, le moindre rayon de soleil entre deux nuages, l’arrivée du crachin, une meute de mouettes aux trousses d’un chalutier distributeur de godaille, la calmasse du midi (en avance sur les prévisions du CROSS Corsen), la découverte d’un écueil, (absent sur le carte SHOM mais assurément présent pour tout l’équipage après une première rasade de rhum), les gloussements frénétiques d’un équipier, aux prises avec l’une des pages d’« Amour de Plaisance » matelotée par John-John ou, mieux encore, avec le somptueux « Boat who wouldn’t float » de Farley Mowart….

Ayant entendu parler de cette Glazigouden, moment incontournable du programme de courses de la FFV, le « matelot-sans-spécialité-mais-fou-de-coudes-levés-en-aimable-compagnie » qui dort en moi décidait, l’été dernier, d’offrir ses services au premier concurrent qui oserait l’embarquer.

Fin août, je me trouvais ainsi aimablement « shanghaïé », en compagnie de « Gil-les-moustaches » à bord de « Gwalarn », le trimaran de Christian Bolzer, un ex-huissier épicurien malade de mer.

Connaissant la réputation des caves du bateau, je ne mettais dans mon sac qu’une bouteille de Talisker vingt-ans d’âge, mon chapeau bigouden, plus un faux nez muni de somptueuses moustaches rousses à l’attention de Christian, seul membre de l’équipage à n’être pas pourvu, en permanence, de la pilosité nasale indispensable pour faire chavirer les sirènes bigoudènes que Gérard Stéphan, grand prêtre de la Glazigouden , avait certainement sélectionnées pour nous accueillir en vainqueurs au large du Cap Caval !

Au briefing d’équipage, tenu en secret dans l’arrière-salle de « Chez Cathy » à Penfoul, Christian nous dévoila la stratégie qu’une nuit d’insomnie lui avait permis d’élaborer pour permettre à « Gwalarn » de remporter la « Glazigouden 2011 » en laissant, noblesse oblige, le maximum de bouteilles vides dans son sillage.

« Messieurs », susurra en confidence notre skipper, « grâce aux départs décalés », cette 8ème édition de la Glazigouden sera pour nous un jeu d’enfant. Nous partirons en effet bon dernier, avec 42 minutes de handicap, … qu’il nous suffira de rattraper. Avec un vent portant comme aujourd’hui, plus une cave pleine, ce ne sera qu’une promenade de santé pour mon yacht. Vous n’aurez qu’à bien régler ses voiles au départ, puis à reprendre ou à choquer quelques petits centimètres d’écoute à chaque risée. « Gwalarn » fera le reste, il connaît la route. Dernier détail concernant les horaires ! J’ai fixé notre premier apéritif à 11h GMT à la « Rousse ». Un rendez-vous impératif que je vous demande de respecter, plus encore que la bouée de dégagement qui, d’ailleurs, n’existe pas ! Alors gentlemen, bon vent et chacun à son poste : les manivelles de winch sont dans l’équipet tribord, le tire-bouchon à bâbord ! »

A 10h 42 précise ce samedi, nous prenions le départ. Mais, englué dans les brises fantasques de l’Odet, il nous fallut 15 longues minutes pour régler, au mieux, les voiles de « Gwalarn » ; ainsi ne nous restait-il qu’à peine 120 secondes pour rejoindre, dans les temps, les coordonnées géographiques de notre premier apéritif à la Rousse.

Face à un tel défi, nombre d’équipages professionnels auraient sans doute baissé les bras! Mais pour les « trois-moustachus-rabelaisiens-hors-d’âge » de « Gwalarn » tout ceci n’était que « pipi de chat ». Sachant exploiter la moindre risée, puis couper le saucisson, ouvrir les bouteilles et emplir les verres en moins de 30 secondes, le premier apéro de la Rousse était à portée de gaffe à 11h GMT, timing du capitaine parfaitement respecté ! Avec, un miracle n’arrivant jamais seul, du vent frais pour emplir nos voiles dès nos premières gorgées avalées. Heureux présage pour une Glazigouden qui allait certainement nous sourire.

Alors la libellule s’ébroua, ses poutres de liaison commencèrent à chanter et notre « Evinrude-Disney-façon-Bénodet » accepta enfin de labourer la houle, à la vitesse d’un contre-torpilleur devenu fou !

Ensuite? Rien que du bonheur pendant deux heures : « Gil-les-moustaches » au réglage de la GV, sirotant un « Bloody-Mary », votre serviteur au foc, un verre de « Talisker » à portée de main et Christian à la barre, sobre comme un chameau, son faux-nez à moustaches lui interdisant de déguster alors autre chose que les paquets de mer, généreusement approvisionnés par le bras de liaison avant du grand coléoptère.

Bénodet-Lesconil ne mesurant qu’une « crotte de mouche » sur un routier, nous avons franchi la ligne d’arrivée bien avant que chacun d’entre nous ait eu le temps d’offrir une tournée aux deux autres. Nous n’étions certes pas premiers, mais notre place était honorable. Superbe accueil parfaitement organisé par Gérard au ponton pour les 16 concurrents. Mais ni l’apéritif ni le pousse-café ne suffirent à effacer nos courbatures tant « Gwalarn » nous avait épuisé ! Car sur ce canot, reprendre deux centimètres d’écoute au palan de GV est digne des travaux d’Hercule, et régler le foc au millimètre impose des bras de camionneur

En cet état, il ne fallut qu’un bref brainstorming pour que notre skipper adapte sa stratégie de course aux muscles endoloris de son équipage. « Messieurs », nous annonça-t-il après un doigt d’armagnac dans un café tiédasse, « le parcours de cet après-midi, Lesconil-Léchiagat, fait à peine 5 miles en ligne droite. Une plaisanterie pour «Gwalarn» si nous étions portant sans obstacles devant nos trois étraves ! Mais voilà, nous serons vent debout avec, en outre, le plateau des Putains qui nous barre la route ! Vu l’état de vos muscles mis à mal ce matin (la prochaine fois je n’embarquerais que des culturistes-bio), je ne vois qu’une solution pour améliorer notre classement dans cette seconde manche: éviter les virements qui épuisent vos petites natures et tirer directement au large vers Spineg ! Le dernier bord au débridé  vers Men Du devrait suffire à nous propulser vers la plus haute marche du podium. »

Lessivé, rincé par la mini-régate du matin, l’équipage applaudit des deux mains ce changement de stratégie. Mais c’était une terrible erreur. Alors que pour gagner il nous aurait suffi de suivre la côte en compagnie de «Scarlett» et de la redoutable «Carina of Loctudy» qui s’envolait vers une seconde victoire d’étape, nous avons planté des pieux face à la lame pendant des heures ; certes en « route directe » vers Spineg, mais au beau milieu d’un courant contraire, façon marée de 115.

L’absence de virements de bords nous autorisa certes à améliorer le dosage des multiples irish-coffes que nous avons testé pour nous remonter le moral mais, à l’issue de cette option suicide, nous étions bon dernier à Spineg. Et l’ultime bord au portant vers Men-Du bien trop court pour modifier notre classement.

Ce fâcheux contretemps n’eût cependant  aucune conséquence sur notre envie, une fois à terre, de multiplier les libations, vraies ou fausses moustaches en bandoulière et chapeau bigouden arboré comme à la parade. On trinqua ainsi au bar du « Belem », en félicitant Monsieur l’Ambassadeur Fornari pour sa seconde victoire d’étape, avant d’aller déguster le gratin de patates et le savoureux cochon que Gérard Stephan avait réussi à soustraire aux fringales de l’usine Hénaff de Pouldreuzic.

Superbe soirée avec des chants mais il nous manquait l’essentiel ! Un dernier verre au « Bar des Embruns », un lieu qui, dieu sait pour quelle raison obscure, semblait nous être interdit ce jour-là. Une interdiction qui ne dura « qu’un instant de raison » car, à onze heures du soir, nombre d’équipages, dont les trois moustachus de «Gwalarn», étaient « à poste » chez Emile, dans un décor de rêve, face à un comptoir en zinc qui peut raconter tous les secrets d’alcôve de Léchiagat et du Guilvinec, mais qui sait garder pour lui les plus savoureux. Un bar hors du commun, où Emile et sa fille servent le « Diboular », nectar hautement toxique et typiquement bigouden, impossible à trouver dans aucun autre débit de boissons, même au « Cargo Sentimental » de Locmiquélic,  chez « Ti-Bedeuf », au « Charlemagne » de l’Ile aux Moines, au« Rose-Bud » de Montparnasse, voire au « Harry’s Bar » de New-York, Paris ou Venise.

Emile parlait de ses pêches pharaoniques, des milliers de kilomètres de casiers qu’il avait égrainé au large de Penmarc’h pour capturer tourteaux, homards bleus et bouquets gros comme le pouce. Nous buvions ses paroles en sirotant un dernier « Diboular » pour la route mais sans conséquences, «Gwalarn» étant mouillé à deux brasses à peine du café.

Dans la pétole du lendemain, toute la flotte Glazigouden partait au moteur vers Spineg et une éventuelle tentative de troisième manche. Mal éveillé, malgré un premier café plus raide encore qu’une voile de cap-hornier arisée vers le « phare du bout du monde », l’équipage de «Gwalarn» décidait alors de partir batifoler vers les Etocs, histoire de saluer sa colonie de phoques et surtout son patriarche, un gros mâle borgne de 400 kilos, plus couturé encore qu’un Karig irlandais. Un demi-quintal placide qui nous attendait, la panse au soleil sur son rocher. Emotions, moments de grâce et première libation matinale au milieu des cailloux.

Mais, tourisme nautique et régate faisant mauvais ménage, « Gwalarn » s’est alors, très normalement, retrouvé à des miles de la flotte. Et, malgré une risée « Volvo-Penta » soutenue, notre équipage se trouvait bien loin de Kareg-Kreiz lorsque le départ de la troisième manche y fut donné…….

Alors? Nous avons continué sous foc seul vers Bénodet, un verre à la main sous le soleil. En commentant, avec une férocité égale à celle des commodores du Royal Squadron sirotant un ultime brandy sur leur terrasse face à la mer, les manœuvres de tous les concurrents et les prouesses de « Carina of Loctudy » qui, une fois encore, imposait la loi italienne à tous ses poursuivants.

Ce soir-là, au club-house de l’Y.C.O, la belle « Carina of Loctudy » et son patron, Monsieur l’Ambassadeur Ranieri, montaient sur la première marche du podium pour être sacrés « Pape et Papesse des pays Glazig et Bigouden » pour leurs trois victoires consécutives dans la « Glazigouden 2011 ». Heureux comme des princes, les trois moustachus de « Gwalarn » dégustaient un ultime rosé-pamplemousse  au bar, en espérant faire mieux la prochaine fois. A tous, merci de m’avoir offert ces moments hors du commun ; à tous, bon vent !

John John, matelot sans spécialité, à Paris ce 8 septembre 2011

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